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"Forum des médias Franco-chinois" : pas de démocratie sans presse libre

22 Février 2012 - Publié dans Discours

J'ai participé au "Forum des médias sino-français" organisé par le "China Institute" et le "bureau de l’information du Conseil des affaires d’Etat" à Pékin, le 13 février 2012. L'occasion de rappeler qu'il n’y a pas de démocratie sans médias, sans presse libre, contribuant à éclairer le débat public. Que la question de leur avenir, de leur modèle, de l’innovation est évidemment essentielle alors que nous traversons la révolution technologique la plus importante depuis l’invention de l’imprimerie.

 

ci-dessous ce que j'y ai dit :

 

"Monsieur le Ministre,
Monsieur le Vice-Ministre,
Madame l’Ambassadeur,
Messieurs les Présidents et Directeurs généraux,
Mesdames, Messieurs,


Je veux remercier le China Institute et le bureau de l’information du Conseil des affaires d’Etat pour leur invitation au Forum des Médias franco-chinois. Je remercie également Madame l’ambassadeur de son accueil chaleureux.

Nous venons de fêter le 48ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques franco-chinoises. J’ai compris que la Chine avait symboliquement choisi à cette occasion de prêter deux pandas à la France, ce qui est un signe d’amitié auquel nous sommes très sensibles.

Vous savez que la présence de la France aux côtés de la Chine ne date pas d’hier, en reconnaissant la Chine Populaire en 1964 le Général de Gaulle avait pris acte de la continuité historique de la Chine. Entre nos deux vieilles nations, qui n’ont jamais cessé, dans toute leur histoire, de se projeter vers l’avenir, il existe un lien singulier dont nous ressentons aujourd’hui toutes les exigences et toutes les promesses.

Cette relation, exemplaire se fonde sur un esprit de partenariat authentique, seul de nature à garantir l'efficacité et la confiance. La rencontre d’aujourd’hui y contribue sans doute largement. Notre coopération bilatérale peut nous faire gagner du temps et nous faire prendre de l’avance. Il est capital que nous ne cessions jamais d’innover. Avec la première école centrale ouverte à l’étranger, La France et la Chine ont d’ailleurs fait le choix de placer l’innovation au cœur de notre partenariat stratégique, avec la même ambition : construire ensemble autour de nos étudiants, de nos ingénieurs, de nos chercheurs.

Il en va de même de nos journalistes pour qui nous devons faciliter les échanges car c’est une clé de ce dialogue essentiel entre nos cultures. Je pense notamment à la possibilité pour les médias français d’employer des journalistes chinois et réciproquement.

La presse est un pilier de la démocratie, il n’y a pas de démocratie sans médias, sans presse libre, contribuant à éclairer le débat public. La question de leur avenir, de leur modèle, de l’innovation est évidemment essentielle alors que nous traversons la révolution technologique la plus importante depuis l’invention de l’imprimerie.

Internet en faisant irruption dans nos vieilles sociétés a remis en cause plus que des modèles industriels, un modèle social et politique établi. La construction de la société numérique est horizontale et décentralisée donc en opposition avec l’organisation pyramidale traditionnelle de nos civilisations. Dans cette société numérique le débat public s’est déplacé en ligne, où il trouve un forum largement ouvert, horizontal, global, où chacun peut prendre part à la discussion et surtout où chacun devient auteur, éditeur, prescripteur.

Ce changement de paradigme marque la fin du monopole des intermédiaires traditionnels dans le débat démocratique et la vie des idées. On se souvient de la tentative d’Amazon d’éliminer les éditeurs, le réseau devenant alors l’intermédiaire unique entre écrivains et lecteurs. On perçoit une certaine défiance du public face aux prescripteurs traditionnels : nos amis, nos connaissances, nos relais, l’ensemble de nos liens sociaux forts ou faibles ont pris, à travers les réseaux sociaux, une place importante.

En Chine, les centaines de millions de blogueurs et de micro-blogueurs, ont d’ailleurs démontré leur capacité à entraîner l’opinion publique. Ils ont démontré leur sensibilité et leur réactivité face à certains signes d’incompréhension dans le monde vis-à-vis de la Chine.

Le web communautaire et les réseaux sociaux contribuent désormais directement à l’expression de la démocratie. Ces réseaux ont donné une résonance inédite à une aspiration profonde des peuples, un appel légitime en faveur d’une société plus ouverte.

Les vertus de la presse traditionnelle et du journalisme professionnel sont pourtant nombreuses, le temps de l’analyse, de l’investigation, une opinion argumentée plus qu’une émotion spontanée…  Mais les médias sont face à une crise industrielle, au cœur d’une crise économique, ce qui n’est pas rien, mais peut être et surtout face à une crise d’identité et de modèle. Certains d’ailleurs qui ont prétendu réinventer les médias d’information grâce à Internet se sont souvent trompés parce que la presse, celle qui garantit le pluralisme des idées et qui contribue à la qualité du débat démocratique, est le fruit d’une alchimie et d’un équilibre subtils.

La question de l’avenir des médias traditionnels à l’ère d’Internet, et de la mobilité, est posée depuis quelques années sans que les plus grands spécialistes et industriels du monde entier n’aient trouvé de véritable réponse. Je ne prétendrais pas en apporter une maintenant et encore moins face aux grands professionnels que vous êtes mais les pistes d’expérimentation sont nombreuses.

Les médias en ligne occidentaux ont fait preuve de beaucoup créativité dans les modèles d’affaire et de monétisation comme les entreprises chinoises de services en ligne, ont fait preuve d’une très grande inventivité dans le domaine des services qu’ils offrent, aussi bien que des modèles économiques qu’ils mettent en œuvre.

Beaucoup l’ont fondé sur la publicité, certain ont essayé le « paywall » presque total comme le Times, qui a retiré l’ensemble de son contenu derrière un mur d’abonnement perdant à cette occasion 90% de sa fréquentation mais recrutant 100 000 abonnés payant.

D’autres comme le New York Times ont choisi le « paywall » avec « freemium » : une formule de 20 articles gratuits par mois, puis un accès réservé aux abonnés.
Les premiers résultats semblent encourageants, avec près d’un million d’abonnés en ligne et un retour à la rentabilité des opérations en ligne au 3ème trimestre 2011, même si des doutes subsistent quant à la pérennité de ce retour à l’équilibre.

La micro-économie de chacune de ces expériences s’est assez largement heurtée, à ce stade, à la hausse tendancielle forte de la quantité de contenu en ligne, y compris de grande qualité, et la baisse du taux de rémunération de la publicité en ligne, et de l’attractivité des contenus payants.

L’expérimentation se porte aussi sur le lancement d’activités exclusives et de nouvelles formules spécifiques aux nouveaux facteurs de forme. Mais lui aussi déçoit, malgré la promesse que représentent, aux yeux de beaucoup, les tablettes tactiles pour la presse en ligne. Le Daily avec 80,000 abonnés seulement après un an, et 120 000 lecteurs par semaine, génère des revenus qui sont à peine 1/6 de ce qu’ils devraient être pour assurer la rentabilité de l’exercice.

Je crois néanmoins important de rester attentif aux nouveaux usages de consommation de l’information. Ils souvent portés par des startups débutantes comme cette entreprise américaine Flipboard qui édite cette application iPad permettant d’agréger, dans un lecteur unique et sous une forme ergonomique, agréable à lire, les textes de nombreux médias en ligne, en partenariat avec ces derniers. C’est déjà plus de 5 millions d’utilisateurs.

Ça n’est d’ailleurs pas sans poser à nouveau la question du rapport de force des groupes de presse et éditeurs face aux agrégateurs de contenu qui profitent dans une large mesure de la disponibilité de ce contenu en ligne.

La recherche de modèles économique rentable n’est pas non plus sans poser la question des ajustements de la structure de coût de production de l’information. Ces ajustements appellent une consolidation du marché et s’illustrent par une certaine concentration des acteurs de la presse. Ces mouvements du marché ne doivent pas mettre en danger la diversité des titres et leur pluralité.

Ces questions appellent à la concertation des acteurs, voire à la régulation des Etats. Les Etats doivent par ailleurs contribuer au soutien de la presse et accompagner cette transition vers le numérique. Les « Etats Généraux de la Presse écrite », à Paris, ont permis dès 2008 de mener une réflexion conjointe avec l’industrie pour apporter des réponses concrètes à leurs difficultés économiques. Cette révolution technologique n’étant pas sans danger pour la diversité des supports, on l’a encore vu, malheureusement, en France avec la disparition de 2 grands titres de presse : France Soir et la Tribune.

Voilà, Mesdames et messieurs, Internet et ses nouveaux usages bouleversent le modèle des médias traditionnels mais les pistes d’expérimentation sont nombreuses à travers le monde et permettent d’engager les comparaisons, je crois, que cette journée d’échange sera l’occasion d’évoquer.

Internet bouleverse profondément le fonctionnement de nos sociétés et appelle à leur renouvellement. Ne pas prendre conscience de cette réalité en ignorant la puissance des réseaux serait nous déconnecter de leur évolution profonde. Face à cette révolution du monde, cette opportunité, nous devrons en permanence adapter nos habitudes, nos comportements, nos économies, nos institutions et nos gouvernances.

Je vous remercie et je vous souhaite une journée riche d’échange et de dialogue autour de ces enjeux majeurs."


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